C'est une rencontre absolument magique que nous avons faîte en mars 2026 à Albany, qui nous offre un décor magnifique pour croiser une légende comme Jeanne Socrates — et l'aider à s'amarrer avec son inséparable Nereida.

C'est un peu comme tenir les amarres de l'histoire de la navigation en solitaire.

Jeanne Socrates et Isabelle Verdier-Belliot à Albany, Australie
Jeanne Socrates et Isabelle Verdier-Belliot à Albany, Australie

Une rencontre au bout du monde

Il est 1h00 du matin. Patrick est sur le ponton, prêt à recevoir les amarres de Nereida. Un autre homme attend également Jeanne. Rencontre éphémère, emplie de cette solidarité entre marins qui rappelle les règles non écrites de bienveillance de la mer.

Jeanne entre au port, sa grand-voile encore partiellement hissée — une drisse qui coince quelque part. Le vent est tout doux en ce milieu de nuit, ce qui facilite la manœuvre malgré tout. La navigatrice n'a pas vu les lampes qui lui font signe et doit faire demi-tour avant de trouver enfin sa place. La voilà qui apparaît sur le pont, en chaussettes, les aussières prêtes à l'amarrage.

On pourrait croire que le temps n'a pas de prise sur elle. Dans la marina d'Albany, Jeanne Socrates manœuvre seule son Najad 380 — et ses 83 ans s'effacent complètement. Pour ceux qui ont eu la chance de la croiser sur les pontons, elle apparaît telle qu'elle est : charmante, d'une vitalité débordante, habitée par une bienveillance qui manque parfois dans les ports. Pourtant, derrière ce sourire se cache la navigatrice la plus âgée à avoir bouclé un tour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance.

Le record : une entrée de fer dans le Guinness Book

Jeanne ne court pas après les médailles, mais les chiffres parlent pour elle. En 2019, après 339 jours seule en mer — et avoir fêté ses 77 ans au milieu de l'océan — elle est devenue la personne la plus âgée, tous sexes confondus à l'époque, à réussir un tour du monde sans escale par les cinq grands caps. Elle reste aujourd'hui la détentrice du record mondial du Guinness Book pour la femme la plus âgée à avoir accompli cet exploit. Une prouesse technique et mentale qui exige une résilience hors du commun.

D'une vocation tardive à une maîtrise absolue

Ce qui rend son parcours fascinant, c'est qu'elle n'est pas née sur un bateau. Jeanne a commencé la voile à 48 ans avec son mari, George. Ensemble, ils rêvaient d'une retraite sur l'eau. Mais la vie a ses tempêtes : George est emporté par un cancer en 2003. Plutôt que de quitter le bord, Jeanne a choisi de continuer seule, pour honorer leur rêve commun et disperser les cendres de son compagnon en mer. C'est là que la navigatrice est véritablement née, transformant son deuil en une quête de liberté absolue.

Professeure de mathématiques et de sciences avant de prendre la mer, elle apporte à bord une rigueur intellectuelle que l'on retrouve dans chaque aspect de sa gestion du voilier — chaque problème technique devient une équation à résoudre avec méthode. Cette rigueur se double d'une autonomie totale et remarquable : lors de son dernier tour du monde, elle a grimpé au mât, réparé son moteur et recousu ses voiles en pleine mer, seule, sans se plaindre, sans attendre. Elle incarne cette résilience qui trouve toujours une solution là où d'autres verraient une impasse.

La philosophie du "Use it or lose it"

Quand on interroge Jeanne sur son secret, elle répond souvent par une règle simple : "Use it or lose it" — utilise-le ou perds-le. Elle applique cela à son corps comme à son esprit, sans concession. Sa détermination est légendaire : elle a survécu à des naufrages — son premier bateau s'est échoué à seulement 60 milles de l'arrivée — à des chutes de haut d'une échelle juste avant un départ, et à d'innombrables avaries techniques qu'elle répare elle-même, sans jamais baisser les bras.

Pour elle, Nereida n'est pas qu'un voilier, c'est une coéquipière. Cette complicité avec sa machine rappelle que la navigation est autant une affaire de cœur que de technique.

Le vrai capitaine n'est pas celui qui tonne, mais celui qui accompagne

Cette rencontre avec Jeanne nous a rappelé une vérité trop souvent oubliée sur les pontons : la compétence n'a pas besoin de rudesse pour s'affirmer. Trop de "capitaines" d'un jour, souvent par manque de réelle maîtrise ou par ego mal placé, imposent une tension inutile à leur équipage — particulièrement aux femmes. Pourtant, la navigation est une école d'humilité, pas de domination.

J'ai la chance immense de naviguer depuis 18 ans avec un capitaine — mon mari — dont la bienveillance n'a d'égale que la compétence. Cette complicité, qui grandit chaque jour, prouve qu'un bord où règnent l'écoute et le respect est non seulement plus serein, mais bien plus efficace face aux éléments. Jeanne, avec son calme olympien, en est la preuve vivante : la mer appartient à ceux qui l'abordent avec douceur.

Une leçon de bienveillance et de résilience

Jeanne navigue avec une humilité profonde face aux éléments. Elle parle avec passion des albatros qui l'accompagnent dans le Grand Sud et des dauphins qui viennent la saluer. Sa force ne réside pas dans la domination, mais dans l'adaptation permanente. Elle prouve que la mer n'exige pas de la rudesse, mais une attention constante et une grande douceur — envers soi-même et envers son navire.

Une source d'inspiration pour toutes et tous

Sa présence à Albany n'est pas un hasard. Elle continue de naviguer et de partager son expérience avec les communautés locales, prouvant que la retraite peut être le chapitre le plus dynamique d'une vie. Rencontrer Jeanne Socrates, c'est recevoir une leçon de vie : le grand âge peut être le temps des plus belles aventures, si l'on garde en soi cette flamme de curiosité. Elle est l'incarnation même que la navigation au féminin a tout à gagner à rester fidèle à la bienveillance et à la complicité — ces valeurs que nous chérissons tant sur nos propres bateaux.

Et pour couronner le tout : elle parle un français impeccable.

Jeanne Socrates et son voilier Nereida à Albany, Australie
Jeanne Socrates et son voilier Nereida à Albany, Australie.
En Mars 2026, elle est en route pour de nouvelles aventures !

— Isabelle Verdier Belliot