Trente et une minutes, c’est le temps qu’il a fallu, le 22 juin 2026 au large de l’Islande, pour venir à bout d’un rorqual commun. Le premier harpon explosif — quatre kilos de charge — l’a touché à 17h06. L’animal a coulé, puis est remonté six minutes plus tard. On lui en a tiré un deuxième. Puis un troisième. Puis un quatrième, à 17h37. C’est celui-là qui a fini le travail.Lancez un chronomètre. 31 minutes d’agonie, c’est long.Ces chiffres ne viennent pas d’une ONG. Ils sont dans le rapport de la Matvælastofnun, l’autorité vétérinaire islandaise, que le quotidien Vísir a publié le 1er juillet. L’État « a ouvert une enquête ».Qu’on ne vienne pas me parler de harpons à améliorer. On ne tue pas proprement un animal de cinquante tonnes. Il n’existe pas de bonne façon de le faire.

Personne n'en veut

Ce qui rend cette histoire encore plus insupportable, c’est que la consommation islandaise de viande de rorqual, estimée par TF1, tourne autour de quelques centaines de kilos par an — pour le pays entier.

Le Japon, seul marché d’exportation, ne se fournit plus à Reykjavík depuis qu’il a lancé son propre navire-usine en 2024. Et selon Le Marin, sur les vingt-quatre baleines tuées lors de la campagne de 2023, le dernier individu n’a toujours pas été vendu.

Trois ans après !

Alors qu’est-ce qu’on fait d’un animal que personne ne mange et qu’on continue de tuer ?

→ On réclame le droit d’en faire de la nourriture pour animaux bien sûr !

En effet le 11 juin 2026 Fiskifréttir révélait le contenu d’une demande officielle de l’entreprise Hvalur hf. au Parlement islandais : elle réclame la levée de l’interdiction (votée en 2024) d’utiliser des produits de mammifères marins dans l’alimentation animale. Son argument : la farine et l’huile de baleine sont de même nature que celles de poisson, il n’y a donc aucune raison de les interdire comme aliment pour animaux.

Bien sûr.

En 2018 déjà, pour justifier une reprise de la chasse, l’entreprise annonçait vouloir transformer sa viande en complément contre l’anémie. Rien n’en est jamais sorti, évidemment. Ils cherchent juste des débouchés, ne sachant manifestement pas quoi faire de leurs baleines mortes.

Trente et une minutes d’agonie. Quatre harpons explosifs dans le corps d’un mammifère à la vie sociale et familiale complexe et riche, qui pouvait vivre 80 à 90 ans, ou plus. Tout ça pour, si le Parlement islandais le décide, finir en croquettes !

Un cauchemar digne d’Idiocratie.

Gardez-le en tête. Chaque fois qu’on vous dira « tradition », « culture », « emplois », « souveraineté », c’est de ça qu’on vous parle.

Je n’invente rien, tout cela est bien réel.

Le 30 juin 2026 à Hvalfjörður

Ce jour là le Hvalur 8 rentre au port avec la dixième baleine de la saison. On hale la carcasse sur le plan incliné de la station baleinière.

Et dans la sonorisation du port, quelqu’un lance l’hymne national islandais. Puis la chanson « Ég er kominn heim » — « Je suis rentré à la maison ». Des hommes crient « áfram Ísland ». Allez l’Islande.

Et un employé de Hvalur hf. attrape le pénis de l’animal et l’agite en direction de la caméra. Il pose ensuite, le membre dans les bras, pour la photo.

Les images sont tellement choquantes/affligeantes que je ne peux me résigner à les mettre ici (si vous ne voulez pas voir ça, ne cliquez pas sur le lien qui suit).

Ce n’est pas une caméra de militants planquée derrière un rocher qui immortalise la scène : c’est le caméraman de Vísir, un des principaux médias islandais, en reportage sur place — DV a repris la scène le jour même. Ils ont fait ça devant une rédaction nationale, en sachant que c’était filmé, sans la moindre gêne. Et ce n’est pas la première fois : une photo de 2023 montre un employé de la même entreprise dans exactement la même pose.

Ce n’est pas un dérapage, c’est une habitude. Selon Vísir, l’hymne a été passé avec l’accord de la direction. Ce n’était pas un employé livré à lui-même.

Ce boulot-là ne se raconte pas facilement. Quel jeune Islandais veut « j’ai découpé des baleines pour Hvalur » sur son CV ?

C’est la honte, et celle-ci doit rendre ce poste invivable à assumer.

Ce qu'ils fêtaient ? Leur impunité !

Pendant que l’hymne passait, le rapport sur le rorqual du 22 juin était déjà sur le bureau du gouvernement, et la société protectrice des animaux islandaise réclamait le retrait de la licence.

Ils dansaient sur un cadavre pendant qu’on épluchait le dossier de sa mise à mort. Saison 2022 : cent quarante-huit rorquals communs en cent jours, un sur quatre harponné deux fois ou plus. Une femelle poursuivie au projecteur, dans le noir, pendant deux heures. En 2023, un baleineau presque à terme a été découpé du ventre d’une femelle abattue. La loi protège les femelles allaitantes ou accompagnées d’un baleineau né — pas les femelles gestantes. Rien n’interdisait de la tuer.

La conclusion des experts de la Matvælastofnun, en toutes lettres : « la chasse aux grands cétacés n’est pas conforme aux objectifs de la loi sur le bien-être animal ». C’est leur agence islandaise elle-même qui dit ça, c’est leur loi, leur conclusion. Islandaise, pas étrangère !

« C'est notre tradition »

C’est l’argument. On nous le sort à chaque fois — en Islande, aux Féroé, au Japon. La tradition. La culture. Le peuple.

Regardons ça de plus près. La chasse commerciale est interdite par un moratoire international depuis 1986 : quarante ans. Il ne reste en Islande qu’une seule entreprise, Hvalur hf., avec un seul homme aux commandes, Kristján Loftsson, 83 ans, un homme extrêmement riche. C’est lui, un homme SEUL, qui continue le financement (à perte !) de ce massacre. Pas un peuple. Pas une culture. Pas une tradition. Pas plus que dans les autres pays comme l’Australie, qui a abandonné cette pratique depuis plus de 50 ans !

C’est donc, en Islande, la responsabilité d’un homme, et son entêtement.

Depuis 2009, sa société a tué mille dix-sept rorquals communs.

1017 rorquals communs tués par cette seule entreprise, celle d’un seul homme, Kristján Loftsson.

Rorqual Commun

Le rorqual commun est le deuxième plus grand animal de la planète.

Un mammifère de 50 tonnes et 20 mètres de long avec une espérance de vie de 80 à 90 ans.

En 2024 et 2025, l’entreprise s’est arrêtée deux saisons entières — par manque de rentabilité.

Et la voilà repartie en 2026, avec un quota de cent cinquante baleines, sur une espèce classée vulnérable par l’UICN (pour situer : le quota du Groenland, pour la chasse de subsistance de ses populations autochtones, est de dix-neuf par an).

Bref, ce n’est pas une tradition, c’est un caprice non rentable financé par une fortune, maintenu en vie par un permis que l’État a signé jusqu’en 2029 sans oser le stopper.

Mais le plus révoltant, c’est le manque de respect total pour l’animal, qui saute aux yeux en voyant les images.

Utiliser l’hymne nationale de son pays pour tenter de justifier cette inutile boucherie est ridicule, et les futures générations d’Islandais se poseront assurément des questions sur le niveau de déconnection de leurs aînés, à l’heure ou pratiquement tout les pays du monde protègent les baleines, ayant compris depuis longtemps que cette « industrie » n’avait plus aucun sens, moral ou financier.

La ministre des Industries, Hanna Katrín Friðriksson, le leur a dit publiquement : comportez-vous comme des adultes. Un responsable syndical lui est aussitôt tombé dessus, lui reprochant de ne pas soutenir « les travailleurs ».

Non ! Un travailleur en principe a sa dignité, et le 30 juin, c’était une cour de récréation pathétique : une honte nationale.

Regardez le calendrier

Le 29 août 2026, les Islandais voteront par référendum sur la relance d’une demande d’adhésion à l’Union européenne — ce qui rattacherait logiquement le pays au système européen de quotas communs. Traduction : la fin des harpons de Loftsson. Et cet automne, un projet de loi interdisant la chasse doit être présenté au Parlement.

Cet homme ne joue pas une saison, il joue sa dernière.

L’IFAW, qui a des observateurs sur place, pose tout haut la question : Loftsson se sert-il de la chasse pour attiser le débat politique, les rorquals servant de victimes collatérales ? Un responsable ajoute un éclairage : « s’il ne sortait pas ses navires en 2026, il serait facile pour le gouvernement de prouver que la chasse ne présente plus aucun intérêt ».

C’est une hypothèse, huit semaines avant un référendum sur l’Europe : c’est de la politique !

Ce que ça fait, de croiser une baleine

Croiser ces animaux en mer, les voir de ses propres yeux, c’est quelque chose. Cela ne dure généralement que quelques secondes, mais ça ne s’oublie pas.

Ces animaux ont une vie sociale complexe, ils vivent au moins aussi longtemps que nous. Il suffit de regarder leurs nageoires pour comprendre à quel point nous sommes liés.

Squelette de baleine

Observer le squelette d’une baleine, en particulier les nageoires, est assez frappant…

Les baleines étaient là bien avant nous. Il n’y a pas deux points de vue à équilibrer poliment. On ne discute pas des méthodes, on ne négocie pas un quota, on n’attend pas un meilleur harpon.

Il y a une chose à faire disparaître : l’exploitation devenue complètement inutile depuis plus de 50 ans de ces animaux sauvages, par ailleurs indispensable aux équilibres de l’océan en particulier et de la nature en général.

Ne boycottez pas l'Islande, mais Loftsson !

Je vois passer les appels au boycott de l’Islande. J’ai eu la même impulsion face à cette insupportable vidéo. Mais respirons trente secondes parce que c’est un piège.

En effet, la majorité des Islandais est contre cette pratique. Les associations défilent à Reykjavík et le Parlement examine une interdiction cet automne.

Le secteur qui livre le combat le plus dur, c’est le whale-watching : des gens qui vivent des baleines vivantes et voient un seul homme saboter leur gagne-pain.

Et puis il y a Hólmsteinn.

Le 18 juin, Hólmsteinn Harðarson passe sur le port de Reykjavík, voit un des deux baleiniers appareiller, saute dans l’autre et grimpe tout en haut du mât, dans le nid-de-pie. Personne ne l’a envoyé, il n’appartient à aucune association, il n’a rien préparé : un peu d’eau, un casse-croûte, un téléphone presque déchargé. À un journaliste de Vísir qui lui demande pourquoi il a fait ça, il répond qu’il ne sait pas quoi faire d’autre pour aider les baleines.

Le navire a largué les amarres avec lui là-haut. Cramponné, frigorifié, il  a raconté ensuite qu’il s’était mis à pleurer en comprenant que le bateau partait vraiment avec lui là haut sans appeler la police.

L’Islande est divisée.

Et demandons nous ce dont Loftsson a besoin pour retourner le référendum du 29 août en sa faveur : que des étrangers attaquent l’Islande. Au contraire, il faut donc le séparer de son pays, qui doit cesser une fois pour toutes de le couvrir. BASTA !

Bref, le boycott efficace a un nom : Hvalur hf., Kristján Loftsson, ses navires, sa station, ses acheteurs au Japon, et les politiques qui lui ont signé un permis jusqu’en 2029.

Hvalur

Le coupable a un nom, Kristján Loftsson. Il finance son entreprise Hvalur hf. et ses navires, dont celui-ci : Hvalur 9

Donc à l’inverse : aller en Islande et embarquer sur un bateau de whale-watching, l’activité concurrente, a peut-être plus de sens qu’un boycott tout azimut de l’Islande.

Des étrangers traversant l’Atlantique pour soutenir un tourisme d’observation respectueux, alors que Loftsson n’arrive même pas à vendre sa viande de baleine de 2023 toujours au congelo, ça doit le faire rager.

Imaginez, comme à Albany en Australie, ces navires transformés en musées, faisant bien plus de monnaie qu’en commettant leurs crimes insensés !

Ce qui reste à noter

Le 2 juillet, deux jours après la vidéo, les deux baleiniers reprenaient la mer. Il reste beaucoup de baleines à tuer sur les cent cinquante du quota.

Mais ils ne sont pas seuls en mer, le navire de Sea Shepherd, Banderro, est dans les parages. Pour le moment, les baleiniers arrivent à lui échapper en coupant leur AIS, mais s’ils tombent nez à nez…ça risque de faire des étincelles !

Retenez aussi que le 29 août 2026, il y aura ce référendum. Et aussi que cet automne, le gouvernement actuel a  prévu de réexaminer sa législation sur la chasse à la baleine, avec pour objectif d’y mettre enfin un terme.

Retenez aussi ces noms, Hvalur hf, et l’homme le plus riche d’Islande, Kristján Loftsson. Parlez-en autour de vous : nous en avons eu la confirmation en visitant cet incroyable musée au sujet de la chasse à la baleine à Albany (Australie) : le poids de l’opinion publique sur ce genre d’industrie est très important.

Il faut les harceler !

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Dernier jour de pêche à la baleine en Australie

Dernière baleine pêchée en Australie, le 20 novembre 1978 – L’Islande a bientôt 50 ans de retard sur l’histoire.

Si vous passez dans le sud-ouest Australien, ne ratez pas la visite d’Albany’s Historic Whaling Station

Patrick Belliot – Mata’i Nautisme