Pourquoi nous avons failli démâter

Dans ce récit, je vais vous expliquer pourquoi et comment nous avons failli démâter ! Parmi les accidents qui peuvent survenir sur les voiliers de croisière, le démâtage est sans doute un des plus graves. Perdre son mat peut en effet devenir dramatique en fonction des circonstances.

Ci dessous, le coureur Yann Elies qui vient de démâter, alors qu’il est en course en solitaire à bord d’un Figaro :

Yann Elies dématage

Le gréement dormant…

Sur un voilier, quelle que soit sa taille, ce que l’on appelle « le gréement », c’est l’ensemble des éléments qui permettent de faire tenir, de manœuvrer ou de régler la voilure.

On distingue :

  • « Le gréement courant », constitué des cordages qui permettent de manœuvrer les voiles
  • « Le gréement dormant », constitué des câbles qui servent à faire tenir le ou les mats debout

Comment est-ce que le mat tient debout ?

Sans évoquer tous les types de gréements qui existent (sloop, cotre, ketch, goélette…), sachez que notre Ginfizz est gréé en sloop (cela se prononce « sloup »).  Il existe également une version « en ketch » du Gin Fizz, car c’est un modèle classique du chantier Jeanneau.

Vous pouvez voir la différence ci-dessous. D’un coté notre Gin Fizz FIDJI, gréé en sloop. De l’autre le voilier rouge, c’est celui de Laura Dekker, un Gin Fizz gréé en ketch :

Ginfizz sloop
Ginfizz voilier ketch

Les avantages et inconvénients de l’un et de l’autre ne sont pas l’objet de cet article, je vous en écrirai un autre à ce sujet, promis ! Ce que je peux déjà vous dire, c’est qu’un gréement de sloop comme le nôtre est on ne peut plus simple, robuste, fiable et classique. C’est d’ailleurs pour cela qu’il est très apprécié !

Bref, notre gréement tient debout grâce à des câbles en inox qui constituent « le gréement dormant ». L’étai devant, les galhaubans sur les côtés, et le pataras derrière. Chacun de ces câbles est très important. L’ensemble est renforcé par quatre Bas-Haubans placés en avant et en arrière du mat.

Je vous ai préparé une petite photo de FIDJI prise à Bora Bora pour vous montrer ça sur un fond sympa :

Greement dormant Gin Fizz sloop

L’étai et le pataras

L’étai et le pataras sur un gréement comme le nôtre sont les plus sollicités et les plus importants. S’ils venaient à céder en navigation, je ne donne pas cher du gréement qui pourrait rapidement s’écrouler !

À quelle vitesse le démâtage ? Cela dépend bien sûr des conditions (force du vent – état de la mer), de la surface de voile portée à ce moment-là, de l’allure (l’angle par rapport au vent) et de la résistance des bas haubans qui seraient alors seuls à retenir l’ensemble…un certain temps…

Le volant de pataras

Maintenant que vous savez ça je vous raconte cette histoire qui s’étale sur plusieurs années. En effet, tout commence dès l’achat de notre voilier en 2007. FIDJI a déjà plus de 30 ans, mais il est dans un état impeccable et son gréement dormant a été changé en 2002, révisé, expertisé, pas de souci. Même le mat et la bôme ont été changé !

Nous montons très souvent à bord par l’arrière grâce à une plate-forme pratique ajoutée au voilier quelques années auparavant. Le passage se fait entre les balcons en inox et le volant qui sert à tendre le pataras en navigation.

Ce réglage optionnel est pour moi, qui pratique aussi la voile sportive, assez bienvenu à mes yeux. La tension dans le pataras permet en effet de modifier la forme des voiles en fonction des conditions, je suis donc ravi d’avoir ce réglage supplémentaire. Ci dessous, le fameux volant permettant de tendre le pataras :

Un outil qui se révèle complètement inutile !

Mais voilà…Ce réglage de pataras ne m’a jamais servi ! Car dès que j’ai voulu le « reprendre » (c’est-à-dire le « tendre ») parce que je trouvais l’étai trop mou (=> tirer sur le pataras permet de tendre l’étai), je me suis aperçu que le volant était déjà tendu à fond !

Pourquoi ? Et bien c’est simple, pour cet élément, le pataras était trop long d’une quinzaine de centimètre ! Le volant ne pouvait rien y faire, il est donc resté tendu à fond pendant des années !

Ci-dessous, une image avec une flèche indiquant ce superbe volant tendeur de pataras, les plus avertis noterons qu’il est tendu à fond.

Tendeur à volant de pataras

Nous avons donc navigué comme ça longtemps.

Le ridoir rond a cage fermée

Jusqu’au jour où j’ai décidé d’enlever ce volant inutile qui nous bloquait par ailleurs le passage vers la plateforme à l’arrière. En effet, lorsque nous avons pris possession de FIDJI, nous avons récupéré une bonne quantité de matériel divers, car le bateau était vraiment bien équipé.

Et dans ce matériel il y avait un ridoir rond à cage fermée comme celui ci-dessous.

Ridoir cage fermée inox

Cela a duré un moment avant que je me décide. Le ridoir était plus court que le tendeur à volant, ce qui allait me permettre de tendre un peu plus mon étai. De plus il prenait moins de place et allait libérer le passage, c’était donc tout bénef.

Enquête et installation du ridoir

Si vous me connaissez, vous vous en doutez, j’ai bien enquêté avant d’installer ce ridoir, y compris auprès de gréeurs professionnels. J’apprends que la résistance de ces ridoirs à cage fermée est aussi bonne que celle des autres ridoirs et je ne trouve pas de grosses contre-indication à l’utiliser. L’inconvénient, c’est le fait que l’on ne puisse pas voir à l’intérieur et qu’en l’occurrence on ne puisse pas y installer de goupille de sécurité…

J’ai découvert par la suite qu’il y en avait un autre…En particulier le fait qu’il soit rond et que ce soit une vraie galère de l’agripper pour le faire tourner !

Mais j’avais le feu vert, j’ai donc viré le volant et installé ce fameux ridoir à la place. J’étais ravis.

Mais par contre, une fois en tension, impossible de le faire tourner. La cage ronde est très difficile à agripper avec une clé à molette, le trou du milieu est trop petit pour y glisser quelque chose de solide. Bref, je l’ai serré comme j’ai pu et puis basta, je n’y revenais qu’en de rares circonstances.

Sortie d’eau à Raiatea

Pour sortir un voilier comme le nôtre avec ce que l’on appelle un « travel lift », dans certains endroits il faut démonter l’étai ou le pataras. En effet, certains « travel lift » sont trop petits et il n’est pas possible de positionner le voilier à sa place dans les sangles sans démonter l’étai complètement pour lui permettre d’avancer.

Sur la photo ci-dessous, le « travel lift » est assez grand pour laisser passer l’étai de FIDJI, c’est celui du chantier de Nouville à Nouméa :

Travel lift Nouméa

Mais à Raiatea, en Polynésie Française, le travel lift était trop petit et nous devions démonter l’étai pour sortir FIDJI. Et pour diverses raisons, nous avons été obligés de le sortir trois fois dans cette île. Trois fois en trois ans et 3 mois.

Et à chaque fois, il fallait démonter et remonter l’étai. Pour démonter et surtout pour remonter un étai, il faut que celui-ci soit complètement détendu. Il faut donc que d’autres câbles soient également détendus.

Bien sûr pour que le mat aille vers l’avant et que l’étai se relâche, il faut détendre les bas-haubans arrières et … le pataras.

Y aller comme des bourrins

Les employés d’un chantier n’ont généralement « pas que ça à faire ». À Raiatea, me voyant galérer avec mon ridoir de pataras, mes deux clés à molette et ma bouteille de WD40, ils montent à bord pour m’aider avec du matériel « sérieux ». En particulier une grosse pince étau permettant d’agripper et de tourner ce ridoir plus facilement.

Et c’est EXACTEMENT là que j’ai commis une erreur qui aurait pu nous coûter très très cher au final. En les voyant s’exciter et forcer sur ce ridoir, je me suis bien dit (« merde ils y vont fort quand même »).

Mais je n’ai rien dit, je m’en souviens parfaitement.

Idem au moment des remises à l’eau. Chacun à son poste, les uns devant en train de remettre l’axe de l’étai, les autres ensuite à l’arrière avec ces grosses pinces étau en train de tourner le fameux ridoir pour le serrer à nouveau.

Une erreur qui aurait pu nous coûter cher

Par la suite, nous avons navigué normalement. Traversées océaniques et tout, jusqu’en Nouvelle Calédonie, sans savoir ce qui se passait dans ce ridoir.

Puis vint le jour où nous décidons de changer tout le gréement.

Nous sommes début 2016, au ponton dans la marina Port du Sud à Nouméa.

J’arrive avec mes deux clés à molette près du pataras. J’appréhende déjà de devoir, comme d’habitude, forcer comme un fou pour desserrer ce malheureux ridoir ! J’ai évidemment décidé de le changer de toute façon et d’en mettre un normal !

Je me mets en position, je pose mes deux clés à molette à leur place et je commence à tourner. Et là, tout de suite…..PAAAAF ! PUTAIN ! (Pardon mais là c’était le minimum) ! La tige filetée sort d’un coup de la cage du ridoir ! « SACREBLEU mais ce filetage est complètement mort ! »

Nous tendons rapidement une drisse vers l’arrière pour être sûr que le mat ne se casse pas la gueule dans le port. Et mon esprit vagabonde et s’envole avec les multiples jurons qui sortent de ma bouche tout seuls…

La peur d’après coup

Je fais rapidement le rapprochement avec la pince étau de Raiatea ! Ce ridoir a été détruit de l’intérieur par du matériel bien trop puissant pour lui ! Pourquoi est-ce que je n’y ai pas pensé plus tôt, pourquoi les professionnels du chantier n’y ont-ils pas pensé non plus ? POURQUOI ?!

Voilà le résultat, le filetage est lisse, détruit :

ridoir cage fermée cassé

Je nous revois naviguer un peu partout, cette histoire de pince étau au chantier de Raiatea c’était quand même plus de trois ans auparavant ! Nous en avons fait des milles en trois ans ! Et ce ridoir était si fragile…Le mat aurait pu tomber en mer, au mauvais moment !

Je me sens mal, honteux, tout petit, nul et ……vachement chanceux.

Pourquoi n’ai-je pas contrôlé ce ridoir plus tôt ? Parce que c’était une vraie galère de le desserrer, il m’avait fait transpirer grave auparavant, j’ai frôlé plusieurs fois la hernie pour le faire tourner et une fois, je me suis même déchiré un muscle du dos tellement j’ai forcé !

Alors je le savais serré ce ridoir, point. Et j’avais l’intention de le changer avec le reste du gréement. Je le contrôlais de l’extérieur voilà tout, il avait l’air en bon état, comment savoir à quel point le filetage à l’intérieur avait souffert ?

Moralité

Apprendre, je le fais toujours, malgré l’expérience, les diplômes et tout ça…J’apprends toujours, encore et encore. Cette histoire est pour moi une leçon qui se termine bien, avec de superbes ridoirs tout neuf partout sur FIDJI :

Ridoirs neufs

Mais cela aurait aussi bien pu être dramatique. Il y a toujours une part de chance.

Ce ridoir était serré, pourtant le pataras et l’étai n’étaient pas si tendus que ça. J’aurais dû vérifier, j’aurais dû me méfier…Et j’aurais dû avoir une goupille de sécurité dans la tige filetée et donc un ridoir à cage ouverte normal.

Le contrôle du gréement dormant doit se faire sur plusieurs niveaux

C’est sûr que contrôler un ridoir de l’extérieur est le minimum et c’est d’ailleurs comme ça que tout le monde le fait généralement. Mais quand on parle de gréement dormant, le problème, c’est que les points de faiblesse peuvent être invisibles ! Partout ! En haut, au milieu, en bas…

Démonter complètement ses ridoirs pour les contrôler de près, c’est donc une bonne idée ! OK c’est long, on repousse, on repousse, mais il faut le faire…. On ne veut pas forcément confier ce travail a des professionnels qui parfois abusent avec des tarifs prohibitifs…Et de toute façon au delà de 8 à 10 ans, les vrais pros changent tout et mettent du neuf. Ils ne veulent pas prendre de risque et sur ce point on ne peut pas dire qu’ils ont tort => On pourrait même considérer qu’ils ont raison, qu’en pensez-vous ?

Pour ma part, j’ai donc appris au fil du temps que le matériel devait vraiment être parfaitement entretenu. Il faut démonter, nettoyer, vérifier de près, protéger, lubrifier, graisser et aussi ne pas y aller comme des bourrins avec des outils inadaptés qui défoncent tout….J’ai aussi appris qu’il fallait acheter de la bonne qualité pour mon voilier, qu’il ne fallait pas faire d’économies de bouts de chandelles et qu’il fallait se méfier des professionnels qui ne connaissent pas tous bien leur métier. Nous avons donc intérêt à prendre beaucoup d’avis : Pour cela internet est un outil extraordinaire !

Donc la solution pour s’en sortir toujours mieux et minimiser les risques de problèmes plus ou moins graves : Continuer à apprendre et à se former, lire et discuter avec les autres. Et ne pas se reposer sur ses lauriers sous prétexte que l’on a déjà un peu de bouteille !

Patrick Belliot

Mata’i Nautisme

Retour haut de page